26.02.2010

Doisneau, du métier à l’œuvre

Comme tous les familiers de la rue, Doisneau a su fixer cette gravité rayonnante qui isole un être humain de la foule, ces moments de grâce qui rassemblent des passants dans « l'illusion d'un instant » comme dans une géométrie de rêve. Jean-François Chevrier.

Longtemps Robert Doisneau a été perçu comme le chantre du pittoresque parisien. Illustrateur de génie, il a su comme personne saisir l'image agréable, l'anecdote inattendue : on a reconnu en lui le professionnalisme et la poésie simple de l'instantané. Mais l'œuvre de Robert Doisneau est infiniment plus complexe.

L'exposition de la Fondation Cartier-Bresson propose une sélection d'une centaine d'épreuves originales, choisies en majorité parmi les trésors de son atelier et dans diverses collections publiques ou privées. Les images présentées ont été réalisées entre 1930 et 1966 à Paris et dans sa banlieue. Cette relecture tend à montrer comment Robert Doisneau est passé du métier à l’œuvre, avec une gravité insoupçonnée, en inscrivant sur la pellicule un monde dont il voulait prouver l'existence.

Une grande complicité le liait à Henri Cartier-Bresson ; aussi enfantins l'un que l'autre dans leurs rires, ils ne manquaient cependant pas de se consulter sérieusement dès que le métier l'exigeait. Ils n'avaient pas la même conception de la photographie,   l'imparfait de l'objectif  de Doisneau se conjuguant mal avec l'imaginaire d'après nature d'un Cartier-Bresson, plutôt adepte de la rigueur, influencé par la peinture et le dessin et hostile au recadrage.

Né en 1912 à Gentilly, en banlieue parisienne, Robert Doisneau grandit dans un univers petit-bourgeois qu'il exècre. Formé à l'Ecole Estienne il obtient un diplôme de graveur lithographe et devient dessinateur de lettres à l'Atelier Ullman, spécialisé dans les publicités pharmaceutiques. En 1931, il est engagé par le sculpteur André Vigneau comme opérateur. Entre deux missions, il arpente les rues de Paris et de banlieue, faisant de ces lieux son studio. Tout au long de sa vie, Doisneau a été fasciné par la banlieue. Jean-François Chevrier parle du besoin de Doisneau de fixer ce qui était en train de disparaître  et de laisser  le souvenir de ce petit monde qu'il aimait. Il admirait Eugène Atget qui avait bien plus tôt photographié Paris, ses rues, ses places publiques ou ses théâtres de boulevard. Son premier reportage sur le marché aux puces de Saint Ouen est publié en 1932 dans Excelsior. Après avoir effectué son service militaire dans les Vosges, il retrouve Lucien Chauffard, rencontré à l'Atelier Ullman, au service photo des usines Renault à Boulogne Billancourt. Pendant 5 ans, il photographie les ateliers, les foules d'ouvriers, les chaînes de montage… Il est licencié en 1939 pour retards répétés.

Cette même année, il rencontre Charles Rado, fondateur de l'agence Rapho, qui lui propose un contrat de photographe-indépendant. La réalisation de sa première commande est interrompue par la déclaration de guerre. Mobilisé à l'est pendant le début de la guerre, il est réformé en février 1940 et rentre à Paris. En juin, à l'arrivée des nazis, il quitte la capitale et se réfugie dans une ferme dans le Poitou pendant quelques mois. C'est dans cette région qu'il réalisera 10 ans plus tard quelques unes de ses photos les plus célèbres telles que le ruban de la mariée. Pour survivre pendant cette période où les commandes sont rares, il fabrique des cartes postales en photographiant les monuments napoléoniens et les vend au musée de l'Armée. Il met également son talent de graveur au service de la Résistance en fabriquant de faux-papiers. En 1945, Robert Doisneau rencontre Blaise Cendrars à Aix-en-Provence grâce à Maximilien Vox qui l'envoie en commande pour l'Album du Figaro. L'écrivain est l'un des premiers à s'intéresser au travail du photographe sur la banlieue et à l'encourager dans cette voie. L'ouvrage La banlieue de Paris, publié en 1949 scelle cette collaboration et annonce les projets de Doisneau réalisés avec d'autres écrivains.

L'Agence Rapho est relancée en 1946 par Raymond Grosset, Doisneau reprend alors sa place de photographe indépendant. Grâce à Grosset, Doisneau signe un contrat avec Vogue pour réaliser des photos de mode mais il n'est pas à l'aise dans ce milieu, il ne sent pas à sa place. Il préfère photographier le monde de la nuit et de la cloche avec Robert Giraud, rencontré en 1947. Ensemble, ils tenaient une rubrique à 4 mains pour Paris-Presse L’intransigeant. C'est en sa compagnie qu'il réalise une grande partie de ses photos de bistrots des années 50, en traînant dans les quartiers des halles ou Mouffetard. Giraud connaît parfaitement le milieu, il présente à Doisneau nombre de personnages présents dans l'exposition tels que Richardot le tatoué, Pierrette d'Orient l'accordéoniste ou Anita, la jeune femme mélancolique. Robert Doisneau est un homme discret, attaché à son pays, parlant mal l'anglais et voyageant peu. Néanmoins, en 1960, il se rend aux Etats-Unis pour photographier Jerry Lewis sur un tournage à Hollywood et en profite pour faire des photos avec son ami Maurice Baquet à New York. Il réalise également un reportage en URSS pour le journal de la CGT La vie ouvrière (sur les réalisations du cinquantenaire du pays).

Dans les années 80, à la demande de la DATAR, il explore à nouveau la banlieue, son espace de prédilection, en réalisant une mission en couleur. Ma vie est télescopique, disait-il, une suite de rencontres heureuses ou malheureuses, une improvisation au jour le jour, En effet, au fil des années, Doisneau s'est lié à de nombreux artistes, écrivains, peintres, acteurs : de Jacques Prévert à Jacques Tati, de Saul Steinberg à Pablo Picasso, de Daniel Pennac au chanteur Renaud et Sabine Azéma, sa grande amie qui lui consacra un film pour ses 80 ans. Ces rencontres ont façonné l'histoire de sa vie. Le photographe décède à Paris en 1994 en laissant une œuvre aux multiples entrées.

C'est toujours en ironisant sur lui-même, que Doisneau abordait son travail, qui n'était pour lui que l'antidote à l'angoisse de ne pas être. Jongleur, funambule, illusionniste pour encore plus de réalisme, tel est le paradoxe trompeur de celui qui voulait « réussir ses tours comme le font les artistes du trottoir », avec la lucidité pudique d'un artiste malgré lui.

13 janvier – 18 avril 2010
Fondation Henri Cartier Bresson

Le Paris des rêves en 270 photos

Il fallait avoir une grande foi en ses rêves pour fuir la misère de son pays natal en 1930 et rejoindre Paris. Izraëlis Bidermanas, né en 1911 dans la petite ville lituanienne de Marijampolé, rêvait comme beaucoup d’autres de la patrie des artistes, de cette terre d’adoption qui allait devenir une source inépuisable d’inspiration pour ce photographe bientôt connu sous le nom d’Izis.

« Pourquoi Paris ? Parce que Paris excitait mon imagination. C’était la Ville lumière. Pour moi, tout se passait à Paris. En 1930, Londres, New York ou Berlin ne m’attiraient pas. On lisait des romans français, on apprenait avec intérêt l’histoire de France. Pour nous, dans notre imagination, c’était le paradis européen, comme pour d’autres, l’Amérique. (…) Nous étions attirés par la France comme pays de l’Esprit. La Liberté, l’Égalité de l’homme et la Culture, c’est ça qui nous faisait rêver ».

L'exposition Izis, Paris des rêves s'attache surtout à la période parisienne de l'artiste. Le Paris populaire, sensuel, graphique de l'après-guerre. De sublimes clichés de la capitale, des clichés en noir et blanc, des hommes, des femmes, des enfants qui évoluent dans Paris... La vie idéale telle qu'on l'imagine dans les années 50 en somme.

Willy Ronis parlait de « mise au purgatoire injuste » pour évoquer l’oubli dans lequel est cantonnée l’oeuvre de son ami Izis. Cité dans toutes les histoires de la photographie comme l’un des grands photographes humanistes, sélectionné dès 1951 avec Brassaï, Cartier-Bresson, Doisneau et Ronis pour l’exposition « Five French Photographers », au MoMA de New York, à la fois poète de l’image, portraitiste, reporter, Izis reste un artiste méconnu, qui fut l’ami de Jacques Prévert et de Max Chagall.

Les images  d’Izis tournent résolument le dos aux années noires, aux difficultés de la reconstruction et aux crispations de la guerre froide. On n’y trouve ni le Paris des bas-fonds de Brassaï, ni l’humour de Doisneau, ni le symbolisme de Boubat, ni la cérébralité d’Henri Cartier-Bresson, ni encore les images intimistes ou engagées de Ronis. D’une lecture simple en apparence, ses photographies révèlent en fait une pointe d’intranquillité qui n’existe pas chez les autres humanistes. 

Du 20 janvier au 29 mai
Hôtel de Ville – Salle St Jean
5, rue Lobau 75004
M ligne 1 Rivoli

Tous les jours de 10h à 19h sauf dimanches et jours fériés (dernière entrée : 18h15) Entrée libre.

Les calotypes ou l’éloge du négatif

Œuvres rares, d’une valeur inestimable, les calotypes - les « belles images » en grec - présentés dans Eloge du négatif n’ont été que très rarement exposés. Ces œuvres des « peintres du soleil », photographes amateurs exerçant leur art vers le milieu du XIXe siècle, montrent l’un des aspects les plus séduisants du calotype : la capture des paysages, monuments et habitants de l’Italie.

Cette exposition propose une réévaluation du rôle et des usages du négatif sur papier en Italie, pays où pionniers et amateurs de tous bords se rencontrent et mettent au point une nouvelle façon de percevoir et d’utiliser les images. Du paysage romantique à l’édition touristique en passant par le recueil pour artistes, le négatif papier permet la professionnalisation des photographes et la naissance de grandes entreprises éditoriales modernes.

Dans cette aventure, photographes italiens (Giacomo Caneva, Vero Veraci, Luigi Sacchi), français (Eugène Piot, Frédéric Flachéron, Edouard Delesser) et anglais (George Wilson Bridges, Calvert Jones, James Graham) collaborent étroitement.

Bien loin de la précision ou du réalisme photographique auxquels est habituellement associée la photographie, ces œuvres sont des témoignages subjectifs et intimes de la sensibilité d’une époque. Elles exigent de nous une véritable conversion du regard.

Du 18 février au 2 mai 2010
Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris
Avenue Winston Churchill 75008 Paris
M ligne 1 Champs-Elysées Clémenceau

Ouvert tous les jours, de 10h à 18h sauf les lundis et jours fériés. Nocturne le jeudi (20h)
Plein tarif : 6 euros / Tarif réduit : 4,50 euros / Demi-tarif :3 euros / Gratuit jusqu’à 13 ans